Comment les utilisateurs et les journalistes s’informent-ils sur le web ?

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Brigitte Sebbah, maîtresse de conférence en sciences de l’information et de la communication répond au Quai des Savoirs sur les pratiques et les enjeux de l’information à l’ère des plateformes numériques.

Au cours des dernières années, internet a pris une place de plus en plus considérable dans nos vies. Cela a amené les utilisateurs à s’informer sur le web et les journalistes à informer via le web. Ainsi, la démultiplication des sites et plateformes sources d’informations posent de nombreuses questions. Brigitte Sebbah, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication au sein du laboratoire d’étude et de recherches appliquées en sciences sociales (LERASS) de l’Université Toulouse III – Paul Sabatier et responsable des études du Master 2 Communication et Territoires de l’Université Toulouse III, a répondu à nos questions :

Quai des Savoirs : Comment les publics s’informent-ils aujourd’hui ? Quelle est la place d’Internet et des réseaux sociaux dans cette information ?

Brigitte Sebbah : Les smartphones, nouveaux supports d’accès à l’information, favorisent l’adaptation des médias aux usages des mobinautes – les publics – et conduisent ainsi les journalistes à prendre en compte les contenus produits par les utilisateurs.

Du point de vue des journalistes, les services web dans les rédactions des médias sont apparus autour des années 2000 en même temps que l’émergence des réseaux sociaux numériques. Et ce, dans un contexte mondial d’érosion du lectorat de la presse papier. Ainsi, de nouveaux intermédiaires, les infomédiaires, ont fait leur apparition : les fournisseurs d’accès Internet (FAI), les moteurs de recherche (et leurs pages d’actualités) et les RSN (réseaux socionumériques).

Les réseaux socionumériques ne sont pas de simples supports supplémentaires, non. Ils viennent bouleverser profondément les pratiques et conduisent au morcellement de la chaîne de production et de réception de l’information. L’éditeur perd alors le contrôle de ses contenus. L’article circule seul sur le web, hors de la hiérarchie produite par la maquette d’un journal et hors de l’identité du média qui l’a produit. De plus, le numérique permet la modification, l’enrichissement, la transformation et la ré-actualisation permanente de l’article. Sa durée de vie peut ainsi être potentiellement infinie. Une autre caractéristique de l’information en ligne est sa non compartimentation, c’est-à-dire qu’elle circule sur différentes plateformes au fil des partages et cela même si son auteur l’a supprimé de son lieu de publication d’origine. 

Quai des Savoirs : Est-il possible de bien s’informer sur les plateformes aujourd’hui ? Et si oui, comment ? En croisant les sources ? En identifiant certains canaux fiables,… ? Autres ? 

Brigitte Sebbah : Doit-on encore parler de fake news ? Claire Waffle,  directrice de First Draft, propose plutôt le concept de trouble de l’information (“information disorder”) regroupant désinformation, mésinformation et malinformation. Interroger la mésinformation, c’est pouvoir élargir la réflexion sur la circulation de l’information et les écueils des médias. Mes travaux interrogent le poids des sources institutionnelles dans le travail des médias au détriment parfois de la vérification avec sources indépendantes. De manière plus globale, le trouble de l’information dit quelque chose de la difficulté que l’on a à trier les informations que l’on reçoit et de l’impossibilité de toutes les vérifier. Cependant, il ne dit rien du degré de croyance des internautes en ces informations. Après tout, dans le cas d’une lutte d’opinions, on peut vouloir faire feu de tout bois sans croire à ce que l’on partage du moment que cela va dans notre sens et sert la lutte. Si les études montrent que les fausses nouvelles sont diffusées plus loin, plus vite, plus profondément et plus largement que les vraies informations, elles ne représentent qu’une minorité des partages. Ce n’est qu’une seule des dimensions d’un cadre plus large des pratiques globales de consommation des médias. Prenons garde à ne pas surestimer les fake news.

Il faut être vigilant et éviter de tirer des conclusions hâtives sur l’effet des réseaux sociaux et de leurs contenus sur les individus. En effet, il faut prendre en compte leurs capacités de discernement et de vérification mais aussi  leur prédisposition politique qui peut conduire à motiver et renforcer l’effet bulle de filtre dans le partage des fausses informations. L’effet bulle de filtre est induit par l’algorithme qui conduit, de la même manière que les réseaux de relation personnelle hors ligne, à nous faire préférer les personnes qui pensent comme nous plutôt que l’inverse. Mais cette bulle tient plus du fantasme que de la réalité. De plus, n’oublions pas que tout le monde n’utilise pas des plateformes telles que Twitter ou Facebook. 

    Les plateformes portent dans leur définition le présupposé d’être des lieux de partage, d’action voire même d’être des lieux égalitaires. L’illusion consiste à laisser croire que les plateformes mettent fin à la notion d’intermédiaire et qu’elles permettent à la parole de tout un chacun d’avoir sa place et d’être rendue visible. Cela suppose que la plateforme n’aurait pas de visée économique, n’ayant alors en tête que de maximiser l’intérêt général. Pourtant, c’est souvent une logique de rentabilité qui guide les choix faits par les plateformes. Ainsi, il aura fallu attendre un 8 janvier 2021 pour que Donald Trump soit banni des plateformes Twitter et Facebook car il outrepassait un certain nombre de leurs règles. Ses excès n’étaient pourtant pas nouveaux, ce qui témoigne d’une hésitation des plateformes à bannir un internaute qui, par ses interactions et les polarisations qu’il génère, est au bout du compte tout à fait rentable. Rentable jusqu’au moment de la prise du Capitole aux Etats-Unis que Trump a encouragé sur son compte Twitter. C’est le point de bascule qui conduit à son éviction de Twitter. Mais c’est encore la rentabilité et non pas l’enjeu social et politique qui guide ce choix. Encourager la prise du Capitole, c’est contribuer à écorner la réputation de la plateforme dont la vision économique finit toujours par revenir au respect des règles qu’elle a édicté afin de ne pas prendre le risque que le plus grand nombre soit déstabilisé par l’un de ses membres. 

Quai des Savoirs : Qu’est-ce que ce changement dans les pratiques d’information a changé pour les journalistes ? Le métier de Web journaliste est-il différent ?

Brigitte Sebbah : L’homogénéité des discours en ligne n’est-elle pas qu’un simple effet de la structure et des combinatoires algorithmiques des plateformes ? J’entends par là plusieurs caractéristiques : la pérennité des informations en ligne, leur circulation potentiellement infinie, leur capture qui les rend immortelles, l’effet longue traîne qui vous ressert un article vieux de 10 ans parfois sur votre fil Facebook. Le déploiement de l’information semble pris dans un effet de ressac. Confronté à d’anciens propos et actualités qui rejaillissent en ligne de manière aléatoire, sous l’effet à la fois des algorithmes des plateformes aux règles opaques et des pratiques de capture et de partage des internautes, le journaliste comme le citoyen sont conduits à se repositionner, rediscuter, se répéter. Cela construit ainsi une continuité discursive qui ne pré-existait pas nécessairement.

    Un autre aspect à aborder est le fait que les plateformes font se mélanger vie personnelle, opinions politiques et positionnements informationnels. Les luttes féministes entre autres nous ont appris combien la dimension personnelle peut structurer la vie politique. Cette mise au même niveau de l’intime et de nos opinions sur les réseaux socionumériques, impacte à la fois la vie publique, notre façon d’habiter notre citoyenneté et l’espace politique et social.

    J’identifie aussi un mouvement qui recouvre à la fois les dispositifs mis en place, les discours tenus par les acteurs et les mutations organisationnelles des médias (leurs restructurations internes, la réorganisation des formations en journalisme et la création d’un syndicat dédié à la représentation des web journalistes). On peut aussi relever dans ce mouvement l’apparition de nouveaux métiers au sein des rédactions, ainsi que leur intégration plus forte à l’éditorial. C’est la cas de métiers suivants : infographiste, spécialiste en datavisualisation ou animateur de communautés en ligne. De manière générale, nous assistons à la fois à une extension et à une multiplication des palettes de compétences, ce qui vient renforcer le brouillage de l’identité et du périmètre du travail journalistique. 


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Brigitte Sebbah

est maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication au sein du laboratoire d’étude et de recherches appliquées en sciences sociales (LERASS) de l’Université Toulouse III – Paul Sabatier et responsable des études du Master 2 Communication et Territoires de l’Université Toulouse III.