Résidence au Quai des Savoirs en octobre 2024
Entretien avec Justine Emard.
Quai des Savoirs : Votre travail est étroitement lié aux nouvelles technologies, en particulier à l’IA. Comment les intégrez-vous dans votre démarche artistique ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au fonctionnement du cerveau ?
Justine Emard : Je me suis toujours intéressée à la relation que nous entretenons avec les technologies, comment on pouvait coexister avec elles, être influencées par elles, et ce que ça raconte sur notre humanité. J’ai commencé très tôt à créer avec la robotique et l’intelligence artificielle. Un des points d’ancrage dans mon travail est cette dimension de l’incarnation – comment on peut incarner une machine ou un système numérique grâce à un logiciel.
Il y a quelques années, je me suis plongée dans le milieu neuroscientifique grâce à une première expérience au centre du sommeil de l’Hôtel Dieu à Paris où j’ai enregistré mon sommeil pendant toute une nuit. Cela a redéfini un geste artistique pour moi. En utilisant l’enregistrement de l’activité électrique de mon cerveau, j’ai eu accès à des données que j’ai travaillé comme matière première afin d’ imprimer en 3D des sculptures correspondant à chaque période de rêve dans mon sommeil. Le rêve a été mon matériel de création et les sculptures lui offrent une matérialité.
Lors d’une résidence hors les murs menée en 2021 avec l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire culturel du CNES, Justine Emard accède à des nuits d’astronautes enregistrées à bord de l’ISS (la station internationale de l’espace). Son œuvre Somnorama I, est une simulation numérique d’une nuit entière d’un astronaute dans laquelle on peut se plonger avec un joystick.
Pourquoi avoir poursuivi votre recherche-création autour du rêve et spécifiquement celui des astronautes ?
Le rêve est un sujet peu abordé dans le milieu scientifique. Lorsqu’on parle du rêve, c’est souvent pour aborder des pathologies du sommeil alors que c’est un sujet de recherche très riche qui permet de décrypter beaucoup de choses au niveau de nos émotions et notre état quotidien. Dans l’environnement spatial, le rapport au corps change, tout évolue. Le planning des astronautes étant millimétré, leur sommeil et leurs rêves deviennent en quelque sorte leur dernier espace de liberté, l’endroit où leurs émotions sont rationalisées. Ça en fait un endroit mystérieux.
L’expérience menée au CNES avait pour but de tester un outil d’enregistrement du cerveau. En donnant forme aux rêves des astronautes à travers ces sculptures, j’ai proposé un autre aboutissement à l’expérience à travers un objet artistique. J’avais déjà réalisé ce travail sur moi-même alors j’ai été capable de le réaliser sur quelqu’un d’autre.
De plus, la représentation qui est faite de l’espace par la science-fiction et les médias est souvent la même. En travaillant sur les rêves, je propose un autre imaginaire de l’espace qui n’est pas forcément un fantasme mais quelque chose de bien réel.
Lors de votre résidence, vous avez réitéré l’expérience d’enregistrer votre sommeil pendant toute une nuit au CHU de Toulouse. Sur le volet scientifique, vous avez été accompagnée par la neurologue Rachel Debs et le chercheur Rufin Van Rullen. Qu’est-ce qui a émergé de ces collaborations ?
Par rapport à l’enregistrement de mon sommeil au laboratoire d’exploration du sommeil à Toulouse, nous avons utilisé d’autres capteurs afin de capter plus de biosignaux. Avec Rachel Debs, nous avons travaillé sur la partie analytique des enregistrements. La très haute résolution des données et son analyse m’ont permis d’approcher la nuit de sommeil et ses rêves sous d’autres facettes.
D’autre part, avec Rufin Van Rullen, nous avons échangé sur la possibilité de générer un film à partir de mon cerveau. Nous avons ébauché des idées de protocole de création sur la base d’enregistrements IRMs. Le but serait de créer une matière filmique à partir de l’entraînement des données de mon cerveau pour créer de nouvelles images. Ce sont des premières intentions pour un prochain projet.
Justine Emard poursuivra ce projet de recherche-création lors d’une prochaine résidence à Nantes en 2026.