Dormir, pour sauver la terre – Le Clair Obscur

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Plonger dans un long sommeil le genre humain pour sauver la planète ? C’est le pari du Clair Obscur, compagnie caennaise, avec son projet Sleep for Earth, entre spectacle vivant et arts numériques, qui imagine un programme onusien invitant l’humanité à entrer en biostase pendant deux cents ans, le temps de laisser la Terre se régénérer.



Du 14 au 23 septembre derniers, la compagnie était en résidence au Quai des Savoirs à Toulouse pour travailler son installation multimédia en studio, rencontrer des scientifiques et tester une avant-première aux Journées du patrimoine. Le 22 octobre, elle présente une conférence-fiction inaugurale de son projet au long cours.

Le spectacle Sleep for earth le 22 octobre pendant Lumières sur le Quai au Quai des Savoirs, sous sa forme de conférence-fiction inaugurale.

Résidence au Quai des Savoirs en septembre 2026

Sleep for Earth n’est pas un spectacle, c’est plutôt un programme, une fusée artistique « à plusieurs étages », aime à décrire Frédéric Deslias, le metteur en scène et directeur artistique du Clair Obscur. Fondée il y a 20 ans à Caen, la compagnie créé des spectacles à la croisée des arts numériques, de la science-fiction et des sciences. Elle réunit aujourd’hui artistes, auteurs, ingénieurs et chercheurs autour d’une solution plutôt radicale face à la crise écologique : notre disparition volontaire et temporaire pour offrir à la planète le luxe de souffler en notre absence.

La compagnie a puisé cette idée dans des classiques de la science-fiction, en s’appropriant la notion de biostase chère aux grands programmes spatiaux, ce sommeil artificiel qui suspend le temps physiologique. Longtemps envisagé comme une technique idéale pour traverser les années-lumière et allonger l’horizon de la vie humaine, voici la stase investie du geste inverse. Puisqu’il n’y aura pas de planète b, il s’agit bien de ré-adresser l’outil, pour « mettre l’humanité en veille à grande échelle, non plus pour fuir, mais pour préserver nôtre écosystème et nous avec elle », un constat somme toute tout à fait logique.

Une révolution en trois actes

Sleep for Earth se conjugue en trois temps. Une conférence-fiction, d’abord, créée en janvier 2025 et qui tourne déjà en France. Elle présente, par la voix d’une ambassadrice accompagnée de deux intelligences artificielles, le projet tel un véritable programme de l’ONU. A Toulouse, elle inaugurera, le 22 octobre prochain, l’Agora des futurs, le nouvel espace du Quai des Savoirs, en clôture d’une journée consacrée au futur de la science, en présence, entre autres stars de la SF, de l’écrivaine Li-Cam, co-autrice du projet.

Vient ensuite le spectacle « L’expérience des dormeur.euses », qui constitue le cœur du dispositif. Dès l’entrée, le public choisit son expérience. D’une part Les dormeurs s’allongent dans des poufs-cocons, masques de sommeil molletonnés sur les yeux, casques audios sur les oreilles, et s’abandonnent dans un état profond à un voyage sonore où lui sont contés les évolutions du monde extérieur en son absence. Les veilleurs restent, quant à eux, tout autour, les yeux ouverts. Ils observent se déployer sur des écrans panoramiques les rêves des dormeurs, des images captées et minutieusement reconstituées par IA. Un récit de LI-CAM, nourri de dizaines d’ateliers de recueils de rêves que mène la compagnie autour des imaginaires du futur. Cette fiction participative est pilotée par deux personnages IA : MED, qui « tresse » les rêves vers un inconscient collectif, et DOC, entité plus encyclopédique, qui égrène les nouvelles du monde extérieur. Mais DOC se retrouve soudain hacké et rêves et réalités partent alors en vrille… Les deux siècles s’écoulent en accéléré et nos dormeurs au bois dormant se réveillent dans un monde régénéré, mais tout à fait méconnaissable…

Le troisième volet de ce dispositif foisonnant complète le spectacle avec une « Fresque du Futur », une installation participative née de deux ans d’ateliers avec enfants, adultes, détenus ou personnes âgées…, des hommes et des femmes de toutes catégories socio-culturelles, qui ont laissé libre cours à leurs imaginaires et inventé des possibles entre 2025 et 2225. Cette fresque a nourri l’écriture du spectacle, elle alimente aussi surtout une série de podcasts qui constituent le socle documentaire du projet.

Une semaine de plateau et de science

La résidence au Quai des Savoirs a permis au collectif de travailler les corrélations son-image-lumière de l’installation. Elle a offert aussi un accès direct à la communauté scientifique qui collabore avec le Quai, pour nourrir la collecte des imaginaires. Frédéric Deslias a mené à cette occasion une nouvelle série d’entretiens. Il a rencontré l’océanographe Catherine Jeandel, la chercheuse en cognition et multisensorialité Céline Cappe, ou encore le spécialiste des écosystèmes et de la symbiose Mathieu Hanemian. « Je les ai interrogés en tant qu’individus autant qu’en tant que scientifiques. J’étais curieux de savoir comment, avec ce qu’ils savent, ils imaginent les évolutions du monde et comment ils se projettent sur une Terre dans 200 ans ».

Sleep for Earth a été présentée au Quai des Savoirs lors des Journées du patrimoine, avec un résultat « très confortant » pour Frédéric Deslias. « La partie « dormeurs » fonctionne très bien. On emmène très loin le public. Il faut un bon temps aux personnes pour redescendre, ou plutôt pour se reconnecter au présent ! ».

La forme complète du spectacle travaillé à Toulouse sera inaugurée du 18 au 22 novembre au Théâtre des Gémeaux, Scène nationale de Sceaux (92) pour ensuite partir en tournée. Il s’agira d’un spectacle plus ambitieux, avec un jauge de 60 à 80 spectateurs qui bénéficieront d’une installation immersive à 360°. Ensuite, au-delà de ces rendez-vous d’automne, Frédéric Deslias organise déjà des suites du programme Sleep for Earth à l’étranger, mêlant d’autres artistes, d’autres imaginaires d’autres cultures et d’autres contextes, au Maroc, au Costa Rica, en Amérique latine, en Corée…

Un programme mondial. Une histoire sans fin. Mais la Terre vaut bien une sieste, aussi longue soit-elle !


Crédit photos : © Emmanuel Grimault

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