Résidence croisée Quai des Savoirs et Roselab en avril 2026
« Designer à 5 pattes multidisciplinaire », comme il se définit lui-même, et formé au design numérique aux Beaux-Arts de Saint-Étienne, Martin Guillaumie a travaillé dans de nombreux fablabs, où il a eu l’occasion d’approcher les multiples questionnements liés aux technologies numériques et à l’impression 3D. En ce jour de sortie de résidence au Roselab de Toulouse où il a passé une semaine à l’invitation du Quai des Savoirs, il considère avec satisfaction l’installation qu’il vient à peine de finaliser :
Une structure verticale, dense, presque instable, composée d’une accumulation d’objets imprimés en 3D. Des figurines, des fragments décoratifs, des formes banales ou absurdes, agrégées en une masse qui semble prête à céder sous son propre poids. L’ensemble évoque une vague figée, une déferlante suspendue, « qui va nous tomber dessus ».
Le jeune artiste ne conçoit pas l’œuvre qu’il dévoile comme une fin en soi, il y voit plutôt un vecteur de fiction. « J’aime faire des objets des témoins qui vont raconter une histoire ». Il a donc pensé sa sculpture comme le décor d’un monde futur où la production d’objets aurait dépassé toute nécessité et menacerait d’ensevelir le genre humain.
Bric-à-brac aléatoire
Le projet de Martin Guillaumie est né de sa longue fréquentation des FabLab, ces ateliers ouverts où chacun peut concevoir et fabriquer ses propres objets, dont il souhaite aujourd’hui interroger les promesses et les limites. Souvent présenté comme un idéal démocratique et une alternative à l’industrie de masse, ces tiers-lieux qui ont fleuri partout sur les territoires se révèlent d’une dimension ambivalente : « On se retrouve souvent à essayer d’expliquer ce qu’est un fablab à travers […] plein d’objets plus ou moins inutiles qui traînent sur la table, car l’apprentissage des machines passe fréquemment par la production de ces artefacts sans véritable usage, gadgets, figurines ou accessoires ».
L’installation finalisée au RoseLab (l’artiste avait déjà généré les « tuiles » qui composent la base de la Déferlante en amont de la résidence) matérialise cette contradiction, dans son assemblage d’objets récupérés en ligne à partir desquels Martin Guillaumie a construit une architecture cohérente. « J’ai demandé à l’ordinateur de remouliner tous ces objets. Le superflu est devenu structure et le déchet matériau ». Le designer a développé ses propres programmes (Algorithmes, intelligence artificielle, génération automatique), qui ont permis aux ordinateurs du RoseLab d’organiser aléatoirement les objets sur des modules répétitifs.
Résultat : une esthétique singulière, d’accumulations et d’imprévisibilité, née du dialogue avec la machine : « Ce qui m’intéresse […] c’est travailler avec la machine là où elle est encore un peu malhabile, pour obtenir des objets imparfaits. ». Une co-création où l’auteur accepte de perdre une part de contrôle, jusqu’à voir le projet lui échapper : « L’aléatoire l’a emmené dans une direction que ni moi ni l’IA n’avaient anticipée ».
Une bande dessinée en relief pour habiter la sculpture
Face à La Déferlante toute technologique, Martin Guillaumie a souhaité dresser un narratif plus humain, une bande dessinée en relief, gravée au laser et conçue comme un totem vertical face à la vague plastique. Elle raconte « l’histoire d’un homme qui marche au milieu d’un amas d’impressions plastiques qui ne servent à rien et qui se rend compte qu’il est peut-être seul au monde ». Le personnage est dessiné à la main, volontairement maladroit, « en contraste avec le rendu froid de l’ordinateur ». L’ensemble fonctionne désormais comme un diptyque, à la grande surprise de son auteur qui n’avait pas prévu ce double dynamique.
Martin Guillaumie a recueilli les premières et multiples réactions à son œuvre en observant les visiteurs du Roselab face à l’installation. Certains y ont vu un jeu, une accumulation ludique d’objets familiers. D’autres ont perçu une menace. « Beaucoup croient déceler une forme d’humour, alors que je trouve cela plutôt grave. J’ai en effet travaillé dans une certaine mélancolie. Ma Déferlante est un avertissement ».
Le RoseLab a constitué un terrain fertile de travail pour le designer, à la fois technique et humain. « C’était un lieu très animé, avec la présence simultanée d’étudiants, de « makers » et de visiteurs. Cela m’a fait du bien de me confronter en direct pendant que je créais à d’autres personnes. J’ai pris du plaisir à voir fonctionner ce Fab Lab très énergique ».
La Déferlante poursuivra son parcours au Quai des Savoirs, où elle sera présentée à l’automne au cours d’un dialogue avec des chercheurs qui évoqueront la pollution plastique et son lien avec l’impression 3D. Un va-et-vient entre expérimentation artistique et réflexion scientifique, au cœur du projet de l’établissement.