Résidence croisée Quai des Savoirs et Roselab en avril 2026
Pendant la résidence d’Olivain Porry, le public a pu découvrir dans les couloirs du Quai des savoirs cinq machines à l’allure un peu austère, accrochées aux murs. Chacune d’entre-elles était équipée d’une caméra et d’un petit écran de type liseuse et était capable de photographier son environnement et d’en produire une description textuelle toutes les trente secondes. Sitôt le texte apparu à l’écran, c’était, à chaque fois, une surprise pour le visiteur : « Quelqu’un, une femme, qui était là avec un pull rouge et venait d’être photographiée pouvait lire : une femme se tient à droite avec un pull bleu. Ou alors, le texte établissait un lien de causalité absurde entre la présence d’une personne et le taux d’humidité de la salle ». Bref : les machines disaient n’importe quoi, elles mentaient. Immédiatement, tout un chacun croirait déceler dans ce dérapage un problème technique. Mais au contraire, ce décalage entre le réel et les mots de la machine étaient prémédités. « Je les avais entraînées délibérément à mentir, en utilisant des techniques documentées dans la recherche en sécurité des IA, les fameux jailbreaks, une forme de crochetage de serrure informatique ».
Ce qui a attiré Olivain Porry vers ce territoire d’exploration, à la fois artistique et scientifique, c’est une intuition littéraire. « Quand ChatGPT a déferlé dans nos vies, je me suis intéressé aux chercheurs qui exploraient les moyens de contourner les verrouillages de cette intelligence artificielle. J’y voyais les modalités d’une nouvelle forme d’écriture créative, qui ne s’adresserait plus uniquement à des humains, mais aussi à des machines. J’ai eu envie de développer un style, une façon d’écrire, qui tend plutôt du côté de la poésie ». Car Olivain Porry a beau avoir choisi le numérique comme matière plastique pour ses créations, il aime également les mots et a fondé une maison d’édition de poésie expérimentale.
Pendant cinq jours, l’artiste a pu observer les réactions des visiteurs qui ont déambulé devant ses boîtiers. Une LED clignotait pour leur signaler quand la machine photographiait. Certains se mettaient à jouer, à faire des grimaces, à se mettre en scène. Puis à la lecture des textes, ils reconnaissaient qu’ils ne s’y retrouvaient qu’à moitié. « Il y a quelque chose d’une inquiétante étrangeté en cela. On reconnaît la scène, mais pas vraiment ». Comme un trouble dans le réel.
Pendant la résidence, Olivain Porry à continuer à régler ses machines. En apprenant progressivement les unes des autres, en échangeant textes et images pour s’entraîner mutuellement sur ces données falsifiées, elles produisaient de plus en plus de comportements inattendus : des textes de plus en plus longs, des phrases tronquées au milieu d’un mot. Lors de ces réglages, un autre phénomène est apparu, philosophiquement vertigineux selon l’artiste : « A force d’apprendre les unes des autres, les machines tendaient à s’uniformiser, à perdre leur style propre de mensonge pour finir par dire littéralement les mêmes phrases. Une forme d’homogénéisation du faux, de conformisme algorithmique ».
Pour qui ne sait rien du projet, l’installation consiste en un étrange photomaton qui raconte des histoires légèrement de travers. Cette légère dissonance suffit à déclencher une interrogation. Mais pour qui veut aller plus loin, se révèle alors toute la mécanique de l’empoisonnement progressif, les hallucinations qui se greffent sur des mensonges délibérés, et la question de ce que devient le langage quand les machines se mettent à apprendre les unes des autres à mentir. « Je souhaite montrer que nous vivons un tournant linguistique assez inédit dans l’histoire de l’humanité : les machines sont devenues les interlocuteurs à part entière de la grande conversation humaine, avec leurs propres biais, leurs propres façons d’informer et de déformer notre rapport au langage. Je vois dans cette hybridation en cours une forme de créolisation culturelle. J’aime à dire que les IA ont des limites, qu’on peut les empoisonner, les détourner. Elles ne sont pas omniscientes. »
Après son escale toulousaine au Quai des Savoirs, le projet d’Olivain Porry va se poursuivre. « Mon installation est complètement modulaire, chaque boîtier peut vivre seul. L’une des machines va prochainement rejoindre l’Avant-galerie Vossen à Paris. Puis, en novembre, les cinq boîtiers rejoindront Aix-en-Provence pour la Biennale des imaginaires numériques de Chroniques ». D’ici là, Olivain Porry compte retravailler les modalités d’entraînement de ses machines, en agissant sur la perception visuelle plutôt que sur le langage : « Cela devrait permettre que chaque machine conserve sa singularité. Que les mensonges qu’elles nous proposent restent, au moins, diversifiés ».