Résidence au Quai des Savoirs en avril 2026
La résidence qui s’achève au Quai des Savoirs marque un moment charnière dans le développement du projet Essaim Patron, mené par la compagnie de danse jurassienne Morula, emmenée par la chorégraphe Céline Larrère. « J’ai grandi à la campagne auprès d’un grand-père apiculteur et l’univers des abeilles m’est familier. J’ai entendu un jour Mathieu Lihoreau parler d’elles à la radio. Il étudie leur orientation dans l’espace et la manière dont elles communiquent cela aux autres. Il avait un discours à la fois très pointu et très ouvert, compréhensible. J’ai lu son livre qui m’a passionnée. Il aborde la question de l’attention, qui m’intéresse tout particulièrement dans mon métier de chorégraphe. Je l’ai contacté et nous avons imaginé ce projet collaboratif et transdisciplinaire, entre la science et la danse ».
Après deux premières étapes en résidence au CRCA (Centre de Recherches sur la Cognition Animale), au contact direct des protocoles scientifiques, la chorégraphe et le scientifique, accompagnés du musicien Jean-Philippe Gross, ont investi l’espace de création du Quai des savoirs. « Il s’agissait de notre première session de travail dédiée à la fabrication artistique ».
Comment partager une connaissance scientifique exigeante sur les capacités d’orientation, de communication et d’apprentissage des abeilles sans la simplifier à l’excès, tout en la rendant perceptible autrement que par les mots ? « L’idée était de mettre en dialogue nos sensibilités et nos pratiques de chorégraphe, d’éthologue et de musicien et que cette rencontre produise la forme encore en devenir, certainement une conférence chorégraphique, exigeante sur le plan scientifique et ouverte à d’autres modes de perception ».
Au plateau, les journées se sont organisées comme un laboratoire augmenté, chacun partageant ses outils. Le scientifique a partagé ses méthodes, la chorégraphe des exercices issus de sa pratique, centrés sur l’attention et la perception : « Je compose, comme je l’ai dit, avec la question de l’attention : où la porte-t-on, comment génère-t-elle du mouvement. » Le musicien, quant à lui, a développé une matière sonore à partir d’enregistrements d’abeilles et de bourdons, tout en imaginant des dispositifs de diffusion pour prolonger l’effet d’immersion.
Parmi ces expérimentations, la « danse des abeilles » a occupé une place centrale. « Dans la ruche, les abeilles exploratrices indiquent la position des ressources par une danse codifiée, mêlant direction, distance et quantité. Ce principe devient ici une partition ». Les artistes et le spécialiste des abeilles ont également exploré les alentours du Quai des Savoirs et traduit leurs propres trajets en mouvements, dont les gestes devenaient un mode de transmission, une manière d’éprouver physiquement ce que signifie partager une information.
En parallèle, la forme de la conférence a elle aussi été mise à l’épreuve. « Nous avons essayé d’utiliser le modèle scientifique — introduction, méthodologie, résultats, conclusion, discussion— pour décrire le processus artistique. » Parfois, le chercheur prend la parole pendant que la danse se déploie. Parfois, il entre lui-même dans le mouvement. Ses recherches décrivent des comportements profondément incarnés et c’est à cet endroit que la danse et la musique interviennent. Dans le même temps, Jean-Philippe Gross tisse un environnement sonore évolutif, jouant avec les matières enregistrées et les objets de diffusion. Une partition à trois voix, au diapason des abeilles.
Compréhension par le langage, émotions sensorielles – rythmiques et spatiales -, peu à peu, un récit hybride a pu se dessiner, qu’il faudra maintenant mettre en spectacle, se félicite Céline Larrère : « Nous avons déjà réussi à faire coexister des régimes de savoir différents, et à les faire se soutenir plutôt que s’opposer. »