Comment l’artiste que vous êtes s’est-il intéressé au corail ?
J’ai eu un coup de foudre esthétique pour le corail et ses formes sculpturales incroyables, en découvrant des squelettes un jour dans une brocante. J’y ai vu un parallèle entre le tissu corallien qui disparaît de notre planète à cause des activités humaines et le tissu industriel français qui s’en va de jour en jour. J’ai grandi dans une région qui a connu beaucoup de délocalisations. La raréfaction des ressources, c’était une thématique déjà au cœur de mon travail artistique.
En vous penchant sur les coraux, vous avez fait une incroyable découverte biomimétique.
En étudiant la manière dont les motifs des coraux se dessinent à la faveur de leur croissance et leur multiplication, j’ai découvert que leur dessin est le même que celui d’un point de dentellerie traditionnelle appelé « point de l’esprit ». À l’occasion d’une carte blanche lors du festival d’art contemporain de Clermont-Ferrand, j’ai proposé de travailler avec le Conservatoire national de la dentelle du Puy-en-Velay. Ce point de dentelle, je l’avais dessiné tellement de fois en regardant des coraux ! Il est très simple : un rond avec un autre rond et des divisions entre les deux. On le retrouve au niveau cellulaire et dans différents éléments du vivant.
Quels sont les objectifs de votre projet Corail Artefact ?
Les coraux réduisent considérablement les dommages dus aux tempêtes en absorbant l’énergie dévastatrice des tsunamis. Ils produisent aussi de l’oxygène. Il s’agit à la fois d’un projet de recherche et de création d’une solution globale pour lutter contre leur disparition. J’ai déposé plusieurs brevets pour la restauration corallienne et je travaille depuis 2017 sur un autre brevet important : la création d’un support en dentelle biosourçable, biodégradable et biomimétique, qui stimule la régénération des coraux. Je l’ai fabriqué et je le teste en collaboration avec des industriels et des artisans. Nous utilisons tous les outils technologiques, en particulier les imprimantes 3D et les matériaux innovants.
Chercheur, écologiste, entrepreneur, médiateur auprès des scolaires : comment conciliez-vous toutes ces casquettes ?
Je me sens purement et simplement artiste. Ma mission, c’est d’inspirer, de créer mais aussi de repousser les limites. Je me sens proche de la définition de l’artiste à la Renaissance. Léonard de Vinci peint La Joconde, mais il crée aussi des machines innovantes. Certains artistes constatent les atteintes à la nature, mais peu essayent d’être cohérents, par exemple en refusant les matériaux polluants, et encore moins de mettre leur créativité au service de solutions concrètes.
Est-ce aussi le sens de votre résidence avec le Quai des Savoirs ?
J’ai voulu mettre en valeur la collection de coraux des Abattoirs en immergeant les visiteurs dans un ensemble de structures en béton écologique, au sein desquelles le public évolue comme des observateurs de la faune marine. J’ai modélisé un corail de la collection pour le travailler dans différentes formes, notamment en 3D. J’ai ponctué cette installation d’œuvres textiles artisanales, illustrant de manière sensible le vivant marin.
Les structures de régénération du corail que vous avez mises à l’eau donnent-elles de bons résultats ?
Installées en Colombie depuis 6 mois, elles ont survécu à 2 cyclones. Aujourd’hui, j’ai la preuve que mon concept permet au corail de se régénérer. Mon objectif est d’en installer sur des nouveaux territoires et de continuer à rallier le public à grande échelle. Je veux lui dire : « Nous sommes tous sur le même bateau, on est tous ensemble » et accentuer toujours la dimension collective de mon travail.
Jérémy Gobé, né en 1986 à Cambrai, est un artiste français qui vit et travaille à Paris. Il a étudié aux Beaux-Arts de Nancy et aux Arts Décoratifs de Paris.
Le travail de Jérémy Gobé se construit autour d’une idée centrale : comme le disait Auguste Rodin : « un art qui a de la vie ne reproduit pas le passé, il le continue ». Il va à la rencontre des objets sans usage et des ouvrages non façonnés, des ouvriers sans ouvrages et des matières sans ouvriers. Au fil de ses expositions en France (Palais de Tokyo, CENTQUATRE-Paris, Fondation Bullukian, etc.) et à l’international (Bass Museum Miami, Hangzhou China Museum, Shanghai Yuz Museum, etc.), ses œuvres imposent une reconnexion au vivant. À partir de savoir-faire anciens qu’il décline, projette, transforme, Jérémy Gobé nous propose, par l’imaginaire, de réfléchir à des solutions susceptibles de répondre à des problématiques contemporaines.
En 2017, il crée Corail Artefact, un projet art, science, industrie, éducation pour sauver les barrières de corail.
[INTERVIEW] En collaboration avec les Abattoirs, le Quai des Savoirs présente l’exposition « À l’écoute du vivant : Biomimétisme, entre arts et sciences ». L’artiste Jérémy Gobé y présente son travail pour sauver les barrières de corail.
[ARTICLE] Comment représenter ce que nous sommes réellement, c’est-à-dire des êtres constitués et dépendants d’une multitude d’autres formes de vie, bactéries, champignons et autres micro-organismes ?