Résidence au Quai des Savoirs en avril et mai 2026
« Sommes-nous aussi humain que nous le voudrions ? », c’est la question qu’a posée Diane T aux visiteurs à leur entrée dans le hall du Quai des Savoirs, pendant les vacances de printemps. « Nos corps sont constitués de bactéries, de virus, de champignons. Ils sont poreux à leur environnement et traversés par ce que nous mangeons ou respirons. Or, quand vous faites un selfie, vous ne voyez que votre entité humaine. Mes dispositifs visent précisément à déplacer nos regards pour mieux comprendre qui nous sommes. Cette expérience artistique a pour objectif de montrer comment l’image advient et ce qu’elle devient : recyclable, transformable et éphémère ».
L’artiste, qui envisage la technique du portrait comme un écosystème de chimie, de textures et de lumière, a proposé aux publics de réaliser eux-mêmes un portrait, de profil, dessiné ou photographique, d’une personne les accompagnant. Pour cela, elle a conçu et déployé au Quai des Savoirs un « photomaton du vivant », inspiré des premières techniques photographiques comme le cyanotype. Grâce à cette machine « low-tech » les visiteurs ont réalisé un cliché et vu comment l’image qu’ils avaient produite se révélait lentement, avec des encres naturelles issues de la récolte de l’artiste. « Je ne les achète pas, je les fabrique et je les laisse se transformer au fil du temps ». Le secret de ces substances aux apparences de poudres de fée ? « Elles sont issues de lactofermentations produites par des bactéries appartenant à des familles également présentes dans le microbiote humain. Le processus met ainsi en place une mise en abyme : des formes de vie proches de celles qui composent le corps participent à sa propre représentation. J’invite le public à venir travailler avec moi, mais aussi avec ces micro-organismes, comme on convoquerait des partenaires invisibles. Même les rayons du soleil sont de la partie ! ».
À côté du photomaton et sur le même principe des encres naturelles qui se modifient à la lumière, les visiteurs se sont également vus proposer de prendre place autour de grandes tables, pour dessiner d’autres portraits de profil, toujours à partir d’encres naturelles fermentées, à base de choux rouges, de curcuma, d’hibiscus, de vin, de renoncules ou d’anémones. « Ces encres changent de couleurs en fonction du pH. On peut donc jouer avec leurs nuances en les mélangeant à de l’acide citrique ou du bicarbonate de soude. Cela crée des micro-mondes fascinants, aux tons incroyablement vifs ».
L’approche artistique de Diane T s’inscrit dans un dialogue constant avec la recherche scientifique. Elle a partagé non seulement ses pratiques mais aussi fait découvrir de nouveaux concepts qui nourrissent sa réflexion, qu’il s’agisse du concept d’holobionte (l’ensemble formé par un hôte, animal végétal, ou fongique, et l’ensemble des microorganismes vivant en lui ou à sa surface), de biomimétisme ou d’écologie des images. L’enjeu de son travail reste avant tout de créer un espace d’expérimentation et de rencontre, et d’observer comment les gens s’en saisissent. Le Quai des Savoirs, avec son public curieux et hétérogène, lui a offert un terrain idéal pour cette mise en situation. « Certains visiteurs ont apporté des idées techniques, d’autres se sont attardés sur la dimension philosophique. Surtout, le dispositif a évolué en temps réel, avec une trentaine de visiteurs par jour ».
Les portraits réalisés pendant la résidence ne représentent pas seulement des silhouettes humaines, mais des corps traversés par d’autres formes de vie. Dans les gestes simples proposés par l’artiste, se joue une nouvelle relation au vivant, moins fondée sur la maîtrise que sur l’attention, moins sur la compétition que sur l’interdépendance. Il a été question de fragilité, d’impermanence, de mutation et de disparition. Les œuvres réalisées par Diane T et son public sont en effet vouées à s’effacer ou presque, à plus ou moins longue échéance. Cela fait partie du protocole. Les matériaux sont compostables, les encres biodégradables : « Elles refont cycle ». À rebours d’une vision patrimoniale, Diane T propose une esthétique du passage et de la transformation. Les œuvres ne sont pas faites pour durer, mais pour être vécues. Elles existent dans le temps de l’expérience, dans l’échange, dans le faire, et elles restent, comme la vie elle-même, en équilibre fragile et en perpétuelle métamorphose.